J’ai été assez peiné par le débat sur les déchets nucléaires sur ARTE, qui montre une fois de plus les grands médias français sous leur visage populiste, à la recherche permanente de la polémique et du sensationnel pour attirer un public ignorant. On a encore eu droit à la théorie du complot, à l’opacité des pratiques, à l’argent qui achète le silence, à la mafia du Corps des Mines, qui échappe au contrôle du politique, par ailleurs complètement largué sur le sujet, etc.
La mise en scène en mode « tribunal du peuple » est un grand classique, que je pensais plutôt du registre d’un Cauet ou d’un Dechavanne que d’un Poivre d’Arvor. On invite des patrons du secteur nucléaire et on les met dans une situation où ils passeront nécessairement pour des technocrates antipathiques ou pour des froussards (M. Bigot du CEA avait un faux air de Mitsuhirato, le méchant Japonais dans « Tintin et le Lotus Bleu »). Les seuls scientifiques à qui on donne voix au chapitre sont des anti-nucléaires militants, et aucun de leurs avis n’est contesté, comme celui qui déclarait que la contamination « externe » à Nagasaki n’avait bien sur rien à voir avec la contamination « interne » de la Hague (???), que de ce fait seul le modèle « sans seuil » de radioactivité était le bon, et qu’on devait donc impérativement viser zéro radioactivité. Comme l’homme est naturellement radioactif, cela revient à dire qu’il faudrait tuer tout le monde ?
Les mots n’avaient plus de sens, et on qualifiait indistinctement de « déchet » les résidus hautement radioactifs entreposés à la Hague, les combustibles usés sortant des centrales, et l’Uranium appauvri dont on ne sait pas encore quoi faire (à part la quille des voiliers de course jadis.). Et toujours ces affirmations angoissantes qui ne veulent absolument rien dire comme celle selon laquelle la radioactivité « multiplie la probabilité d’avoir un cancer » (quelle est-elle et de combien ?) ou les mesures qui détectent « 50 fois la radioactivité naturelle » (et alors ? c’est grave ?). Rien n’est quantifié par rapport à des référentiels. Aucune étude crédible n’est produite, aucun chiffre global n’est fourni, en particulier sur les besoins en énergie et la répartition des modes de production.
Je passe sur les images subliminales chargées d’émotions comme celle du cumulo-nimbus qui ressemble à un champignon atomique lorsqu’on passe en avion au-dessus d’un site nucléaire, les images tournées en vision nocturne (le vert phosphorescent, ça fait irradiation), les boues prélevées pour les analyses particulièrement noires, brillantes et fétides (nucléaire = pourriture) etc.
En ce qui concerne l’équipe de tournage, c’est de bonne guerre, car ce sont des militants, et ils font leur boulot, plutôt bien d’ailleurs. Pour les équipes de journalistes d’Arte, ça l’est moins, car le sujet des déchets nucléaires mérite d’être pris beaucoup plus au sérieux. Et quand des journalistes se permettent de donner des leçons de démocratie en mettant en scène un tribunal populaire, ce qui est sans doute ce qu’il y a de plus anti-démocratique au monde, eh bien c’est franchement nauséabond.
Je ne défends pas non plus les représentants de l’industrie nucléaire, qui se sont encore placés dans le rôle de ceux qui pensent pouvoir se justifier par le savoir technique qu’ils détiennent. Comment peut-on affirmer péremptoirement et orgueilleusement que tout est sous contrôle, alors que c’est un message totalement irrecevable ? Les déchets nucléaires posent effectivement un problème sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Ils nous demandent de nous projeter dans un avenir très lointain en engageant peut-être des milliers de générations après nous. Le débat est donc nécessairement scientifique, technique, politique, économique, géopolitique, philosophique, moral, et peut-être même religieux. C’est insupportable d’entendre des professionnels oser dire aux Français : « ne vous inquiétez pas, tout va bien et on s’en occupe », comme s’il était évident que nos descendants continueront à s’occuper de nos poubelles nucléaires dans 10000 ans. Michel Serres aurait-il raison de définir la génération actuelle comme celle qui préfère son argent à ses enfants ?
Les Français demandent qu’on arrête de les humilier en les prenant pour des imbéciles, même s’ils sont en grande majorité très incultes en matière nucléaire, comme les médias d’ailleurs. Donc, arrêtons ces programmes télé sans aucune tenue. On ne finance pas Arte avec la redevance pour produire des émissions de télé-réalité.
Sur ces sujets, il faut savoir parler vrai, humblement, et avec une voix humaine. C’est très difficile : il faut potasser ses dossiers ; il faut vouloir informer au sens le plus noble du terme, c’est-à-dire éduquer. Et alors oui, on peut et on doit engager un débat vraiment démocratique sur le sujet des déchets nucléaires, car notre pays et le monde le méritent bien, comme on dit chez l’Oréal.
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