janvier 28, 2005

A propos du rapport Beffa.

Posted at 18:55 in Gestion de l'innovation.

Je viens de lire le Rapport Beffa "Pour une nouvelle politique industrielle"

C'est une bonne idée en soi que cette "agence pour l'innovation industrielle", à condition que son fonctionnement se démarque radicalement des modèles des administrations du 20e siècle, qu'il adopte des modes de fonctionnement en réseau sur le terrain de la pratique, à l'échelle de l'Europe et du monde, et que les processus électifs de type place de marché y jouent un rôle essentiel.

On peut regretter qu'il n'y ait pas eu de vrai benchmarking ("parangonage" en français, d'après ledit rapport) des meilleures pratiques de soutien à l'innovation dans le monde en vue de produire ce rapport.

J'ai retenu:

1- L'état effrayant de notre pays en ce qui concerne l'innovation industrielle
La part de la France dans le total de la valeur ajoutée des industries manufacturières des pays de l'OCDE est passé de 6,5% en 1991 à 6% en 2000. Dans le même laps de temps, la part des Etats-Unis est passée de 33,5% à 37,5%. Par ailleurs la France finance 5% de la R&D publique mondiale, contre 38% pour les Etats-Unis.
La France s'est spécialisée dans des industries de faible et moyenne technologie, et a décroché de la compétition dans les hautes technologies. Les dépenses intérieures de R&D des entreprises représente à peine 1,4% du PIB, contre 1,7% pour l'Allemagne, 1,8% pour les Etat-Unis et 2,4% pour le Japon.

Les aides publiques à la R&D portent surtout sur la défense et sur les grands programmes historiques (aéronautique, nucléaire, spatial, semi-conducteurs) dans une politique de grands programmes et de commandes d'Etat. Or, dans un mode en réseau où la maîtrise des flux d'information devient un enjeu de souveraineté prépondérant, la défense ne peut plus être considérée comme un secteur à part. Sur le reste, une dispersion des moyens et un saupoudrage des budgets sur des programmes divers, avec des composantes électorales non négligeables. Cette dispersion est renforcée par un cloisonnement extrème de la société et du pouvoir en France: entre ministères, entre le public et le privé, entre les fonctionnaires et les civils... Toutes choses que les américains se sont attachés à combattre avec un certain succès depuis 1980. Ainsi, un des résultats de cette politique, c'est que très peu de start-ups françaises se transforment en grandes entreprises. L'ordre établi prime presque toujours.

Ainsi, on peut conclure que non seulement la France n'a pas de bonne stratégie d'innovation technologique, mais elle n'a pas non plus de stratégie de connaissances, et le pays semble en voie d'ossification. Si les américains ont leurs néo-cons(ervateurs), nous avons nos néo-com(munistes).

2- Une agence et un budget, c'est nécessaire, mais est-ce suffisant?
Je ne conteste pas la nécessité d'une "agence pour l'innovation industrielle", mais je crois que ce n'est qu'une des pièces du puzzle pour mettre en place un terreau favorable au renouveau de l'innovation industrielle en France. Le fonctionnement de l'agence est séduisant a priori: des moyens importants (1 milliard d'Euros par an) et une structure de gouvernance claire, mais pourquoi les banques ne sont-elles apparemment pas dans le coup? Pourquoi passer sous silence les problèmes de communication? Quels liens pratiques avec le système éducatif? Or il faut bien faire en sorte que l'ensemble des pouvoirs en France, et pas seulement l'administration et le pouvoir politique, adhèrent au projet, car l'opinion comme la finance ont je pense le pouvoir de le faire capoter. Pour faire réussir un tel projet de changement, il faut compléter l'Etat-Providence par l'Etat-Ecole.

3- Pas de stratégie de connaisances
Il n'y pas de bonne organisation quand la stratégie reste à définir. Or si le rapport Beffa décrit bien le fonctionnement de l'Agence pour l'Innovation Industrielle, il reste curieusement très en retrait sur les domaines technologiques que la France doit creuser en priorité. Il confie à l'agence, qui reste à créer, la soin de définir les projets à soutenir. C'est un peu inquiétant de constater par exemple qu'au chapître TIC, on ne dit rien sur le management de l'information et de l'identité, enjeu majeur en ce début de 21e siècle. A moins qu'on n'ait englobé cela avec la "sécurité des réseaux". Je crains le pire.

3- Pas de remise en question de l'ordre établi => pas de changement
Si les domaines à financer restent flous, en revanche les procédures de contrôle des engagements de dépenses sont, elles, bien détaillées. Elles apparaissent très classiques et semblables à celles que nous connaissons aujourd'hui. On parle de budget, de structures, d'organisations, de comités, de processus et de rattachement. Comment donc faire en sorte que cela ne débouche pas à nouveau sur une structure bureaucratique de plus? Qu'est-ce qui permet d'affirmer que cette agence pour l'innovation industrielle ne sera pas prise en otage par l'ordre établi des grands corps d'Etat et leurs camarades, qui décideront souverainement au sein de la "cellule prospective" des programmes à venir? Comment l'agence recrutera-t-elle? Qui sera nommé dans les différents comités et suivant quel mode? Car il faut se convaincre qu'aucun programme vraiment innovant, intelligent et réaliste ne peut germer de séances de brainstorming ad'hoc entre hauts fonctionnaires, politiques, syndicalistes, industriels et scientifiques nommés par le pouvoir pour la circonstance et qui se surveillent du coin de l'oeil. S'il n'y a que des représentants de l'establishment, si l'on est "entre gens sérieux", chacun avec ses "hidden agendas", autant laisser tomber. Quand Microsoft veut faire de la prospective sur les technologies du futur, il organise des conventions d'étudiants de 15 ans!

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