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mai 23, 2005

L'intelligence économique se trompe de cible

Je viens d'assister à la conférence d'Alain Juillet sur la formation en Intelligence Economique. Il s'agissait en substance de présenter le référentiel de cinq pôles de formation à l'Intelligence Economique dans les universités françaises, à savoir


C'était au bout du compte assez décevant.
Bien qu'Alain Juillet soit à titre personnel assez affuté sur ces questions, on ne peut pas en dire autant de la plupart des autres intervenants.

D'abord, la démarche proposée part du principe qu'il faut sensibiliser les jeunes au principes, méthodes et outis de l'IE. Or s'il y a une catégorie de personnes au courant en France, c'est bien les étudiants qui, via les SMS, blogs, wikis, moteurs de recherche etc. sont finalement assez au fait du fonctionnement de l'économie de la connaissance. En revanche les patrons d'entreprise, les hauts fonctionnaires, et plus généralement le pouvoir en place, dont la salle était finalement pleine le sont à plus d'un titre. On a l'impression que cette formation IE pour les jeunes s'adresse en fait à des adultes "analogiques", comme disent les américains. Car si les jeunes en université en sont là, c'est qu'ils ne vivent pas eux-mêmes dans leur temps. Autour de moi, on prenait des notes sur du papier, et j'étais le seul à prendre des notes sur mon PC. Le mot Internet a été prononcé pour la première fois à la 57e minute! Ceci indique à quel point cette assistance était loin de vivre elle-même ce qu'elle prêche par ailleurs. A comparer avec l'événement "les blogs" du 25 avril de Loïc LeMeurtous ou presque publiaient en temps réel leurs notes sur Internet.

Aucun expert du panel n'a remis en cause les modes d'organisation du travail actuels hérités de l'ère industrielle. Pour tous ou presque, l'intelligence économique se définit, suivant les mots-mêmes d'Alain Juillet comme "la maîtrise de l'information pour les décideurs économiques". Elle est un "état d'esprit" au service du pouvoir en place, et qui doit s'imposer dans les organisations actuelles. On a ainsi pu entendre répéter plusieurs fois des stupidités comme

L'information ne doit parvenir qu'à ceux qui doivent la connaître
Archi-faux. Dans l'économie de la connaissance, l'information doit parvenir à tous, sauf celle qui a de bonnes raisons de rester confidentielle. Le souci de tout maîtriser, de tout contrôler était omniprésent, comme le modèle industriel et sa bureaucratie sous-jacente. On ne peut pas plaquer un modèle IE sur des structures de pouvoir existantes. L'économie de la connaissance recompose le monde du travail à partir des personnes qui créent de la valeur. Les bureaucraties ne peuvent pas se l'approprier. Il n'y a pas de référentiel métier associé à l'intelligence économique. On ne peut pas plaquer sur des structures organisationnelles du passé un métier qui ne peut pas exister au sein de ces structures.

Au bout du compte, je continue de croire que si l'intelligence économique est mal partie, c'est parce qu'on essaie en fait de résoudre un problème complètement nouveau par des remèdes du passé. L'erreur constante est de se polariser sur l'information et sur le patrimoine (protection) plutôt que sur les flux et la dynamique de l'apprentissage (learning). L'intelligence économique n'est pas un "état d'esprit", c'est un mouvement de société, dont les leaders d'opinion sont des start-ups de la Silicon Valley pour la technologie, les jeunes pour le phénomène social, et le Department of Defense pour la théorie et l'exploitation à des fins de souveraineté.

Donc, je suis d'accord sur le diagnostic: la France a sans aucun doute besoin de ce qu'on appelle l'intelligence économique. Je ne suis en revanche pas d'accord pas sur la méthode. L'IE, ce n'est pas d'abord un problème de jeune, c'est un problème de dirigeant. Et ce sont les cabinets de conseil, les executive programs des écoles de commerce et les clubs de réflexion qui sont légitimes pour porter la parole auprès des dirigeants, ou en tout cas auprès de ceux qui n'ont pas d'enfants, ou qui ne les regardent pas vivre dans le monde d'aujourd'hui.

Alain Juillet a terminé son speech en citant Napoléon:

se faire battre est excusable. Se laisser surprendre est impardonnable
Ce serait ironique que les parangons de l'Intelligence Economique en France se laissent finalement surprendre par l'économie des réseaux telle qu'elle est, et non telle qu'ils se l'imaginent. Ils s'y préparent.

Posted by mrouldug at 10:08 PM | Comments (3) | TrackBack

mai 05, 2005

Le bloggeur, premier citoyen du monde

Existe-t-il une culture blog? Question posée par Loïc Le Meur hier.

Ce qui me frappe chez les bloggeurs, et d'une façon générale chez tous ceux qui s'intéressent vraiment à l'économie des réseaux sociaux, c'est qu'ils ne raisonnent plus les structures de pouvoir de la même façon. Le citoyen de l'ère industrielle est encore très attaché aux structures traditionnelles, verticales et monolithiques du pouvoir qui vient d'en haut: les hiérarchies, les pyramides... Et comme le disait Pierre Lévy, phrase superbe

Toute pyramide porte en son sein, comme un enfant mort-né, la momie du pharaon
Le citoyen de l'ère de la connaissance perçoit la multiplicité des structures du pouvoir, non seulement les trois grandes (législatif, exécutif et judiciaire), mais aussi, et surtout, la quatrième: l'information, désormais à la portée de tous, et sur un territoire planétaire! Quand le bloggeur blogue, il bâtit un réseau d'influence, il crée l'opinion, il développe l'intelligence collective.

Ce qui me frappe aussi chez les bloggeurs, c'est la disparition des contraintes géographiques. Les bloggeurs voyagent, et beaucoup. Non seulement virtuellement, par les liens sociaux nouveaux qu'ils ont pu établir grâce leur blog, mais aussi physiquement. Les bloggeurs hésitent peu devant le prix d'un billet d'avion, comme l'événement Les Blogs l'a montré. En quelque sorte, le bloggeur est le premier citoyen du monde.

Que de perspectives nouvelles! On comprend la peur qu'elles peuvent susciter chez les tenants du monde passé.

Posted by mrouldug at 08:19 AM | Comments (2) | TrackBack