décembre 02, 2005
Oser un management à la française?
Je viens de passer la matinée à l'Ecole des Mines dans le cadre des matinées de l'Ecole de Paris qui s'intitulait "Oser un management à la française ouvert au monde". C'était intéressant mais dans l'ensemble assez décevant, car pleins de poncifs du genre les Français ne sont pas très précis mais délèguent, alors que les Américains ont la culture du contrat et contrôlent plus etc. Philippe d' IRIBARNE, Directeur de recherche au CNRS, directeur de Gestion et Société, ingénieur des Mines comme il se doit, nous a montré qu'on peut être très intelligent et avoir des partis pris.
L'avantage de ces réunions, c'est qu'elles font réfléchir. En effet, il y a - ou il y a eu - un management à la française qui a fait ses preuves, notamment dans le domaine de l'innovation technologique. L'automobile, l'aviation, le laser etc. sont des inventions françaises, et à l'origine -on a tendance à l'oublier- des industries françaises aussi. Il y avait en effet une tradition française humaniste et un esprit de corps qui permettait à des groupes d'hommes de se coopter et d'engager des projets très ambitieux qui ne pouvaient réussir que s'ils étaient fondés sur la confiance mutuelle. J'ai vécu pour ma part l'aventure du Rafale A chez Dassault en 1982-1986, et nous étions je crois la seule entreprise au monde capable de développer en moins de trois ans un démonstrateur d'avion de chasse bourré d'innovations de rupture et de la faire dépasser Mach 1 lors de son premier ou deuxième vol (je ne sais plus). Les consultants qui venaient voir comment fonctionnait ce qui s'appelait alors Avions Marcel Dassault - Bréguet Aviation n'y comprenaient rien, car c'était une culture marquée par l'oral, le groupe, l'"esprit maison" comme nous disions. Rien n'était écrit, sauf ce qui concernait directement l'avion. Nous nous connaissions tous très bien, et le sentiment de camaraderie était très puissant. Pourquoi? parce que les Français ont inventé l'art de la conversation qui est le fondement de la vie sociale, et l'esprit de corps qui soudent les hommes. Saint-Exupéry: voilà un auteur bien français...
La puissance du modèle, c'est sa capacité à créer du nouveau. Son inconvénient, c'est l'élévation de barrières entre les groupes humains, au risque de constituer des castes étanches. J'ai rencontré en quatre ans aux Etats-Unis dix fois plus de P-DG qu'en seize ans en France.
Les Américains ont une culture de pionniers, une culture de l'audace et du combat contre soi-même, qu'ils contrebalancent par une attention particulière portée à la "communauté", mot assez vague qui évoque en fait ceux qu'on côtoit fréquemment, dans son quartier, à l'école, à l'église. Cette culture a engendré un modèle de management fondé sur le contrat et sur des relations de type client-fournisseur généralisées. Il y a bien des ilots de pouvoir qui échappent à cette règle, notamment à la tête des entreprises, où les liens entre les personnes sont d'une autre nature, mais ces ilôts font l'objet de la plus grande méfiance, car ils sont très vulnérables à la crise des valeurs, et peuvent dégénérer en gangs de malfaiteurs. Voir Enron, et voir le comportement de pilleurs parasites des dirigeants de Delphi.
Eblouis par la puissance américaine, et par le culte du "leader" promu par son modèle, les dirigeants français ont voulu le copier. Le drame des vingt dernières années, je crois, n'est pas tant qu'ils l'aient copié, mais qu'ils n'en aient retenu qu'une partie. Ce qui a été copié, c'est le management par objectifs, la généralisation des relations client-fournisseur, la responsabilité individuelle des employés et des cadres. Ce qui y a échappé, c'est en substance tous les corps constitués du pouvoir, qui sont devenus des castes de privilégiés, ayant au bout du compte pas mal de droits, et assez peu de devoirs. On a obtenu ainsi un modèle hybride, moitié soviétique, moitié libéral, qui conjugue le pire des deux mondes. Du modèle français, on a retenu l'inaccessibilité des dirigeants et l'étanchéité des corps constitués, et on a abandonné le lien social fort. Du modèle américain, on a retenu la précarité du travail pour les employés, et on a abandonné l'espoir de la promotion sociale.
Claude Riveline, en fin de matinée nous a fait part de sa conviction que nous n'aurions pu à faire face qu'à deux environnements économiques: celui de la compétition acharnée, et celui de la protection. Pour lui, le premier va devenir très dur et engendrera des modes de management de type militaire, où on ne se fera plus de délicatesses dans les entreprises. "Modes de management de type militaire": Oui, surement, à condition de bien comprendre comment évoluent les concepts de commandement militaire, et je ne suis pas sur que Claude Riveline y faisait référence. "Où on ne fera plus de délicatesses aux employés": Non, car si nous prenons la voie de l'autoritarisme avec le corps des Mines (bien sur) qui pense d'un côté, et les employés qui exécutent de l'autre, nous sommes foutus.
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Comments
Ces réunions font réfléchir ? Laisse moi rire.
Je me souviens que lorsque j'étais M' au parc mon prof de maths m'a déconseillé de passer l'ENSAE "car on y parle que d'argent". J'ai perdu 5 ans dans ces institutions vetustes, les grandes écoles Françaises, pourquoi ?
Aucune application n'est possible; la France, pleins de mathématiciens pour qui le modèle PageRank de Google ferait sourire par sa naiveté, et encrassée dans sa pédanterie et son système de castes vétustes à lors ou le monde devient horizontal - où je peux négocier un deal avec un PDG indien en 5 minutes par MSN chat alors qu'il me faut convaincre 10 minables qui sortent de l'X pour les convaincres que le monde change avant d'avoir une promesse d'investissement.
Seuls les USA ont réussi à bénéficier de la tendance inévitable du Outsourcing mondial, les entreprises Françaises se sont lamentablement protégées et on perdu toute productivité.
Véolia lance un programme pour recruter des chauffeurs de camions, et ils recoivent 30% des candidatures bac +5.
Alors a moins d'être un cynique parfait et de se satisfaire de voir notre pays sombrer inévitablement dans la misère, je ne vois aucun "management a la Francaise ouvert au monde".
Posted by: Sébastien Jéhan at décembre 10, 2005 10:07 PM
Wow! Voilà ce qui s'appelle avoir les boules.
Je suis assez d'accord avec ton analyse vigoureuse. Effectivement, je crois que nous allons dans le mur en tant que pays, pour les raisons que tu évoques et que j'évoque, à savoir le système généralisé des castes et des privilèges.
J'ajouterais quand même que la peur de la population, qui recherche la sécurité à tout prix, faute de reconnaissance et faute d'espérance en l'avenir, n'est pas entièrement de leur fait. La mondialisation des marchés est indubitablement en grande partie à l'origine de la fracture sociale dont parlait Chirac en 1995. Ce dont nos élites sont avant tout responsables, c'est de leur lâcheté de ne pas avoir traité le problème, et de s'en être tenus à des traitements symptomatiques pour ne pas s'aliéner l'opinion, maintenue dans l'infantilité -star-acédémisée- par les amuseurs des médias. Panem et Circenses! -Incidemment, ce qui m'a le plus choqué en rentrant en France après quatre ans aux Etats-Unis, c'est la place donnée au sport dans les journaux télévisés. Au début des années 90, cela faisait trois minutes en fin de journal; maintenant, c'est presque la moitié.
En ce qui concerne les grandes écoles, je serais moins méchant, car je connais quand même pas mal de bonshommes qui s'en sont bien sortis à l'étranger après être sortis de ces institutions. Elles ont le mérite de former des généralistes qui savent parler pas trop mal d'un peu tout. Ce sont donc de bon profils pour l'innovation radicale.
Le malheur, c'est qu'ils vont innover ailleurs...
Posted by: Martin at décembre 11, 2005 06:42 PM
Bien sûr un "management à française", peut faire sourire (pleurer pour dire vrai), quand on mesure l'impuissance de la société française à affronter la réalité économique mondiale. Mais pour rester optimiste, et en souhaitant que les errements de ces 25 dernières années conduisent à un sursaut vigoureux, on peut revenir sur les fondamentaux. La compétition mondiale de plus en plus âpre, conduit à une certaine violence qui génère collélativement, la remontée sécuritaire des communautés. Silots à la dureté de plus en plus "militaire" d'un coté, communautés souvent religieuses ou fanatiques de l'autre. L'environnement français diverge sensiblement du modèle anglo-saxon, d'abord parce que l'Etat, avec les errements que l'on sait, se veut, depuis les Lumières, communauté protectrice, hors de tout cadre religieux, d'autre part parce que des communautés "d'Ecoles" se sont substituées aux castes raciales ou héréditaires. On peut spéculer (rêver) que la France puisse mieux que d'autres faire vivre des communautés de l'intelligence sur des bases d'identités de valeurs, qui à l'évidence se développent sur ce terreau cahotique : nivellement "global" darwinien, régressions religieuses voire fanatiques, retour d'une certaine forme de barbarie et d'obscurantisme (dont les jeux du circle tv sont une des formes les moins dommageables).
Posted by: Pierre Morlière at mars 13, 2006 03:27 PM
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