décembre 13, 2005
Questions d'un étudiant de l'ENSAM
Joachim Bensalah de l'ENSAM vient de m'envoyer trois questions. J'y réponds ici car elles sont suffisamment génériques pour intéresser d'autres personnes:
1- Comment motiver des personnes à partager leurs connaissances ?
Il n'y a pas de secret. Pour que les gens partagent leurs connaissances, il faut que cela vienne d'eux-mêmes. Il faut qu'ils y voient un intérêt personnel en termes de sécurité de l'emploi, en termes de reconnaissance par les chefs et/ou par les pairs, et en termes de perspectives d'avenir temporelles ou spirituelles. Ou alors il faut les embrigader et les fanatiser pour qu'ils renoncent à leur intérêt personnel au profit d'une idéologie incarnée par un gourou, mais c'est une autre histoire. Curieusement, les entreprises semblent croire qu'on peut manipuler les gens pour qu'ils le fassent au moyen d'intéressements financiers symboliques qui s'apparentent à des cacahuètes. C'est ridicule et souvent insultant. Les employés sont intelligents et ont un flair pour distinguer immédiatement une démarche authentique d'une démarche manipulatrice. La seule exception que je connaisse, c'est quand le grand chef a un tel charisme que les employés subjugués suspendent leur faculté de jugement. Voir Enron, l'Allemagne nazie ou les talibans. Heureusement, la plupart des P-DG n'ont pas ce charisme, et même les plus respectés ne sont pas des idoles.
2- Comment instaurer un climat de confiance au sein d'un groupe de personnes ne se connaissant pas réellement ? (Personnes se côtoyant uniquement via Internet)
La confiance est fondée sur les notions de compétence et de bienveillance. Sur Internet, les gens se reconnaissent comme compétents par les mots et les expressions qu'ils utilisent. Lorsque les mots échangés entrent en résonance, le lien de compétence est établi. Le système de rating des publications sur internet, soit par des appréciations de modérateurs, soit par des liens (trackbacks) renforcent cette idée de compétence de l'auteur. Pour la bienveillance, c'est plus compliqué. On trouve bien quelques dispositifs de "reputation builder" comme sur eBay, mais cela reste marqué par des problématiques simples de confiance liée aux transactions commerciales. C'est finalement assez superficiel. C'est la confiance au sens de "contrat confiance" de Darty. Le meilleur dispositif que je connaisse aujourd'hui reste celui du référencement, c'est-à-dire la recommandation par un tiers de confiance. Si quelqu'un que je connais et en qui j'ai confiance me recommande une personne, je lui fais a priori confiance.
3- Pourquoi ces personnes devraient-elles partager leurs connaissances ?
Pour les personnes elles-mêmes, peut-être tout bêtement parce que si elles ne le font pas, elles mourront sans avoir vécu. Une des plus grandes joies de l'existence est d'apprendre. Ceux qui ne partagent pas ce qu'ils savent s'en privent.
Pour les groupes qui les emploient, et pour les sociétés humaines d'une façon générale, c'est une question de survie. Il n'y a pas de culture, pas d'innovation, pas d'avenir pour les groupes humains qui ne reconnaissent pas les flux de connaissances comme un flux vital qui les irrigue. Le partage des connaissances est aux sociétés ce que le sang est au corps humain. S'il s'arrête, l'organisme meurt.
Comme dit Leif Edvinsson, "les hommes apprennent tant qu'ils vivent; les organisations vivent tant qu'elles apprennent."
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