June 27, 2003
L'entreprise communautaire
Je viens d'écrire un article à portée un peu politique, que j'aimerais bien voir publié quelque part. Il s'inspire d'un article de Jim Moore, prof de droit à Harvard, dont le titre est: "The Second Superpower Rears its Beautiful Head" , et qui m'a marqué. j'ai voulu en faire une version française, tant sur la langue que sur le contenu, et plus centrée sur le monde de l'entreprise. Tout commentaire sera bienvenu.
L'entreprise communautaire.
On trouve encore avec nostalgie des produits "made in France" dans nos maisons de famille à la campagne, où dans les brocantes qui gardent la mémoire de nos objets familiers du passé. Mais la avec la mondialisation, on s'habitue au label "made in China" ; on se fait à l'idée que l'argent s'investit d'abord dans les pays à main d'oeuvre bon marché, et qu'il est donc normal que les emplois manufacturiers quittent nos pays industrialisés. Nous nous rassurons en pensant que les emplois à forte valeur ajoutée resteront chez nous – en France, on a des idées-, et que des politiques tarifaires et des aides à la création d'entreprise suffiront pour faire tenir à notre pays son rang dans le monde. Nous comptons sur l’Etat pour nous sortir d’affaire, soit en entravant par voie de loi la multiplication des plans sociaux si on est de gauche, soit en réduisant les charges si on est de droite.
Or le monde de l'entreprise au 21e siècle s'annonce déjà tellement différent de celui du siècle passé qu'il faut se convaincre que ça ce s'arrêtera pas là. Le mouvement de mondialisation s'accélère. Des emplois que nous considérions il y a peu de temps comme hautement spécialisés quittent notre pays au profit non seulement de Boston et San Francisco, où la reconnaissance et l'espoir de gains sont bien plus élevés qu'en France, mais encore de Shanghaï ou de Bangalore, où les élites ont un niveau d'instruction aussi élevé que chez nous et des prétentions bien moindres.
Face à ce défi planétaire, la France semble adopter des stratégies de renoncement. Endormis dans la tradition d'un Etat central fort, qui n'a malheureusement plus grand'chose à dire, le Français touve normal de se décharger de ses responsabilités collectives auprès des institutions pour mieux pouvoir se consacrer à ses affaires personnelles. Comme citoyen, il adopte volontiers un discours critique, revendicatif et anti-mondialisation, s'aggrippe à ses droits, et part en vacances –très important, les vacances- avec ses proches, ce qui lui évite de devoir s'investir dans sa communauté. Comme investisseur, il veille étroitement à ce que son argent soit placé au mieux par des tiers, c'est-à-dire souvent ailleurs qu'en France, même s'il s'agit de titres d'entreprises françaises. Comme dirigeant d’entreprise, il gère activement les réductions de coûts grâce notamment aux délocalisations hors de France, car les profits de l’entreprise, et par là-même ses revenus personnels, en dépendent.
Ainsi, le lien social entre les Français se délite sur fond de licenciements.Tout débat politique de fond sur la France dans le monde est évacué au profit d'une politique partisane de lutte pour le pouvoir, et les résulats sportifs prennent une importance de plus en plus démesurée dans les médias. La France n'est pas encore, comme le disent les faucons néo-conservateurs de Washington, une "puissance de troisième ordre", mais c'est indubitablement une puissance décadente, qui s'accroche aux branches de son histoire prestigieuse, à la beauté de ses paysages et à son art de vivre. Est-ce bien le rôle de la France que de devenir un lieu de vacances et un musée d'histoire géré par d'autres?
Car où s'investit l'argent? Là où il y a des communautés vivantes d'hommes dynamiques qui savent le faire fructifier. Lorsque le lien social disparaît entre les hommes au profit des intérêts personnels, l'argent va s'investir ailleurs. Nous vivons souvent dans l'illusion que ce qui attire l'argent, ce sont les bonnes idées, les infrastructures, les bons patrons, la fiscalité... Mais c’est sur des équipes et sur des communautés que les investisseurs parient. Quel que soit l'endroit où l'on se trouve, lorsque des groupes de personnes bien éduquées et bien intégrées dans des réseaux de savoir et d'influence s'organisent en véritable équipe autour d'un projet, elles attirent les investisseurs. Et s'il en existe une meilleure autour d'un projet identique à l'autre bout du monde, c'est là que l'argent ira.
Cette évidence semble échapper à nos dirigeants d’entreprise formés au 20ème siècle. La finance continue de régner en maître partout. Seuls les indicateurs financiers comptent véritablement dans les tableaux de bord, au point qu’ils ne sont plus perçus comme des indicateurs parmi d'autres de la capacité d'une entreprise à poursuivre sa stratégie, mais comme une fin en soi, qui permet notamment de se justifier auprès des actionnaires. Mais il arrive un moment, - nous y sommes - où les stratégies financières centrées sur les gains de productivité et les contrôles de coûts ont tellement érodé les capacités de l’entreprise qu’elle est devenue incapable de faire face à l’imprévu. Pour s’assurer d’une belle carrière, un « décideur » doit savoir « focaliser » et « aligner », suivant le vocabulaire actuel, ses subordonnés, chasser les coûts partout où ils se trouvent, et soigner son auto-promotion en démontrant, au besoin avec cynisme, que tous les problèmes de l’entreprise viennent d’ailleurs.
Cette attitude prend sa source dans une vision mécaniste de l'entreprise fondée sur l’idée que la connaissance réside avant tout dans une technocratie managériale nommée par le haut, légitimée par son niveau d'études et par l'appartenance aux bons cercles d'influence. On entretient le culte aliénant de ces managers-héros, dont on compte sur l’autorité et le charisme pour supprimer les risques inhérents à la mise en contrainte de l’organisation, lorsque les employés sont tous bien occupés à des activités « productives » et ne perdent plus de temps à rêvasser.
Une telle entreprise n’apprend pas. C'est en quelque sorte en modèle réduit le système soviétique. Il a bien fonctionné lors de la reconstruction de l'après-guerre, à une époque où il fallait parier sur l'ordre et la discipline pour aller vite. Il a échoué lamentablement lorsque la capacité à innover et à gagner la confiance des clients se sont placés au coeur du débat sur la compétitivité. Aujourd’hui, si l'entreprise veut pouvoir faire face à l'imprévu, il faut qu'elle puisse mobiliser ses meilleures ressources pour résoudre les problèmes à l'instant-même où ils se posent, et saisir les opportunités à l'instant-même où elles se présentent. Dans un système où toutes les ressources sont déjà engagées à 100% et où tout ce qui n'est pas immédiatement traduisible en retour sur investissement à court terme et sans risque est considéré comme une perte de temps, c'est impossible.
A une époque où l'éducation, l'information, l'argent étaient des ressources rares et contrôlables, notamment par les accidents de la géographie, on pouvait encore concevoir la concentration du pouvoir sur un petit nombre de personnes organisées par territoires et par budget, qui décidaient des actions à mener sur la base d'informations remontant de la base. Les employés abdiquaient de fait tout pouvoir sur la marche des affaires, et se consolaient en s’identifiant à une classe sociale et en engageant la lutte sur le terrain politique. Aujourd'hui, une telle vision féodale de l'entreprise est suicidaire. Elle isole les personnes les unes des autres et les rend incapables de traiter les vrais problèmes, qui ont presque tous aujourd'hui une dimension planétaire. C’est ce modèle hiérarchique monolithique qui place en haut ceux qui pensent et en bas ceux qui exécutent qui doit être combattu. N’en déplaise aux consultants en management, la plus belle stratégie d'entreprise ne présente aucun intérêt que si la grande majorité des employés n’est pas déterminée à la mettre en oeuvre. Même le qualificatif de "cadre" ne signifie plus grand'chose. Rien de tout cela n'attire les investisseurs.
Ce qui caractérise ce début de 21e siècle, c'est le pouvoir grandissant des réseaux. Il était de bon ton de dire dans les années 1998-2000 que l'internet "changeait tout". C'était excessif. L'internet ne change tout qu'en matière de communication, ce qui est déjà pas si mal. Ce qui frappe, c'est l'émergence de mouvements planétaires rendus possibles par la technologie et dont le pouvoir grandit inexorablement. Le mouvement du logiciel libre organisé autour de sites web collaboratifs comme SourceForge.net en a été le précurseur. Il a notamment obligé les éditeurs de logiciels à se repositionner et à orienter leur offre vers moins de produits et plus de services. Il les a aussi convaincu par l’exemple que les lions de l'industrie du logiciel assis sur leur trésor de guerre pouvaient être sérieusement mis en difficulté par les fourmis du logiciel libre, dont la puissance ne réside pas dans le compte en banque, mais dans leur nombre et leur intelligence collective. Souvenons-nous des jours où on regardait les « dot –com » avec admiration et les « dot-org » avec condescendance. C’est une « dot.org » avec 2 millions de membres, MoveOn.org, qui a pu lever $700.000 pour la campagne d’un sénateur aux Etats-Unis.
Ainsi, les grands rassemblements de masses dans les rues autour de slogans imbéciles sont voués à perdre de leur audience au profit des rassemblements communautaires favorisés par la toile, dans des lieux virtuels publics ou privés où les distances géographiques s’estompent, où des bribes d'informations rassemblées prennent leur sens et rendent manifestes des injustices, des mécanismes de corruption, ou seulement des conseils d'achat. Dans le monde d’aujourd’hui, les distances sémantiques comptent bien plus que les distances géographiques. Un réel pouvoir est en train d’émerger au sein de ces communautés de praticiens, qui s’enracinent dans le monde virtuel, et dont le pouvoir de délibération et de génération d’idées est à une échelle incomparable avec ce que nous avons connu au 20e siècle.
Le pouvoir de ces communautés n’est pas de type révolutionnaire. Elles ne prétendent pas renverser l’ordre établi, mais manifester au grand jour la pensée commune d’un grand nombre. Elles ne veulent pas prendre le pouvoir, mais incarner un vrai contre-pouvoir à l’arbitraire des dirigeants et aux doctrines officielles. Leur force est de manifester la réalité de ces actifs intangibles que sont le savoir, les liens entre les personnes, la vision partagée, la capacité d’innovation, autant de valeurs qu’on ne mesure pas et qui sont de plus en plus celles de l'entreprise. C’est aussi de pouvoir les mobiliser. Ces communautés de praticiens ressemblent à l’opinion publique en ce sens qu’elles ne dictent pas les décisions prises par les dirigeants, du moins l’espère-t-on, mais qu’elles mettent en lumière des réalités vécues, dévoilent des choses cachées, apportent de nouvelles idées et soutiennent le débat. Ce sont de nouvelles institutions de représentativité, non pas fondée sur des idées de classes et de possessions tangibles, mais sur des idées de compétences et de pratiques.
Pourquoi cette vision communautaire de l’entreprise est-elle si importante ?
D’une part parce que nous sommes rentrés dans une économie de la connaissance. On ne gagne pas contre ses concurrents parce qu’on est plus gros et plus riche, mais parce qu’on est plus intelligent, plus innovant et plus rapide. Et cela ne s’obtient plus en s’appuyant sur l’intelligence de quelques dirigeants aux diplômes prestigieux et formés par des « war games » dans le huis-clos des comités de direction. C’est trop tard : à ce jeu-là, les entreprises asiatiques aux coûts salariaux très bas seront les gagnantes. Il s’agit bien aujourd’hui de tirer parti du seul avantage stratégique durable d’une entreprise à coûts salariaux élevés : l’intelligence collective de tous les employés et partenaires au contact des clients. Ce sont ces personnes, présentes sur le terrain, qui engagent des conversations, comprennent la réalité, donnent du sens à ce qu'ils font, et décident ou non de s'associer pour apprendre à mieux faire.
D’autre part parce que les nouvelles technologies ont décuplé le pouvoir de communiquer. Les NTICs pénètrent déjà notre vie quotidienne et ce n’est qu’un début. De nouvelles formes de communication, de publication et de dialogue sont inventés en permanence, et changent complètement la relation de l’individu à la société. Les neurones s’organisent en réseau planétaire. Le « webblog » devient un outil essentiel au service du partage des connaissances dans les communautés de chercheurs. Certains dirigeants de sociétés américaines les utilisent pour mettre leurs pensées quotidiennes à la disposition des employés et leur permettre de les commenter. Le « meta blogging » recherche à travers des milliers de blogs, repérant les sujets émergents et fournissant un un résumé instantané de la pensée et la conscience collective. L’Instant Messenging (IM), peu gourmant en bande passante, est de plus en plus employé dans les lieux où il y a peu d'infrastructures. Les espaces virtuels de travail collaboratif s’imposent comme des lieux de carrefour pour les équipes de projet. Par essence interactives, les nouvelles technologies de communication permettent de construire du sens.
La communication propagandiste des entreprises perd est devenue complètement désuète en l’espace de cinq ans. Ses tournures vides de sens, dans lesquelles l’employé est exhorté à être « centré sur le client » et « pro-actif » ne trompent plus personne, et surtout pas les clients. Bien des brochures commerciales évoquent la Pravda, qui encensait naguère les comportements révolutionnaires et proclamait une paix universelle. Chacun sait que le monde virtuel des forums et des communautés donne bien souvent des informations plus proches de la vérité. L'Internet, c'est avant tout le pouvoir donné à tous de bien communiquer. Il manifeste un nouveau pouvoir des masses, mondial, dynamique, mouvant et non pas ossifié et doctrinaire.
Ainsi il faudra bien accepter un peu plus de démocratie dans l’entreprise. Pas une démocratie participative par le vote, mais une démocratie de l’émergence faite d’initiatives collectives en provenance du terrain et parrainées par la direction générale. Le dirigeant devra abandonner un peu de son rôle de concentrateur du pouvoir de décision au profit d’un rôle de gardien de la culture et du projet d’entreprise. C’est peut-être moins flatteur pour l’ego, mais c’est surtout bien plus difficile, et bien plus créateur de richesses. A l’instar des ONG ont pris une telle importance qu’elles peuvent désormais recevoir le prix Nobel de la paix, les mouvements communautaires dans les entreprises incarneront de plus en plus les stratégies gagnantes. Ils devront être reconnus pour cela.
L’effet sur la société toute entière en sera profond. On peut s’attendre à des contre-offensives conservatrices. Les entreprises limiteront l'utilisation des outils de communication en arguant des impératifs de productivité. Seul l’intranet « officiel » sera accessible pour éviter les « pertes de temps ». Ceux qui animeront ces communautés, aujourd’hui perçus au mieux comme de doux rêveurs et au pire comme des dissidents à surveiller. On les isolera, on les mutera, on les licenciera. Mais les discours incantatoires sur l'innovation ou l'engagement personnel perdront aussi toute crédibilité, et les conséquences sur l’image planétaire de l’entreprise et de ses dirigeants en sera ternie. L’efficacité de la répression sera donc somme toute faible.
Comme être humain et comme citoyen, nous devons impérativement et au plus vite faire évoluer nos modèles mentaux encore marqués d’infantilisme. Non, les dirigeants d’entreprise ne sont pas légitimés seulement par leur nomination par un conseil d’administration. Ils le sont avant tout par la vision et le sens qu’ils incarnent. Non, il ne s’agit pas du sempiternel débat entre le raisonnement long terme et l’impératif court terme. Il s’agit de la lutte entre deux visions de l’entreprise. Il y a d’une part celle d’une mécanique impersonnelle bien huilée aux mains d’un tyran nommé par une obscure oligarchie de camarades et redevable aux actionnaires. Et il y a d’autre part celle d’une société vivante et bouillonnante d’idées dont les membres participent au capital intangible au même titre que les actionnaires participent au capital tangible, et ont donc voix au chapître pour choisir leurs représentants. Il faut se convaincre qu’en ce début de 21e siècle, l’autoritarisme en entreprise n’existe plus que pour légitimer une bureaucratie en place et pour occulter l’indigence de la réflexion sur le sens.
Il en va de l’avenir du pays, et de la dignité de l’homme. Dans ce monde nouveau de l'économie en réseau, la personne compte et sa voix peut être entendue. L'embrigadement des élites au profit de quelques-uns n’est plus possible. Il est plus que temps de sortir d'un système d’attrition où les problèmes économiques du pays ne sont traités que par des plans sociaux, des allocations de chômage, des aides à la création d’entreprise, des mesures fiscales. Le monde du travail n’est pas un monde malthusien voué au tragique. C’est la destruction du capital social qui a entraîné la décadence du pays. C’est en le recréant dans nos familles, nos écoles, nos institutions, mais aussi dans nos entreprises que nous redonnerons à nos enfants des raisons d’espérer.
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